Accueil Date de création : 02/06/08 Dernière mise à jour : 14/02/10 10:31 / 357 articles publiés
 

L'Elfe du Blanc

Trahison  (L'Elfe du Blanc) posté le dimanche 16 novembre 2008 19:16

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01  (L'Elfe du Blanc) posté le lundi 08 décembre 2008 20:46

Lundi matin.
Après un petit déjeuner rapidement englouti devant une feuille de papier aux traces de café épongées par des miettes de biscuits, Octavia listait consciencieusement ce qui l’attendait pour la semaine qui se préparait.
Et le tout semblait un casse tête inextricable que son cerveau matinal embrouillé avait bien du mal à démêler.
Feuille n°1. Après le pointage traditionnel des bilans de ses cachets hebdomadaires, elle avait réalisé qu’il manquait le numéro d’affiliation de l’un de ses employeurs... Il allait falloir passer régler ce souci administratif pour pouvoir régulariser les heures... Mais quand ? La queue allait être sans fin un lundi. Elle avait encore deux leçons particulières à donner dans la journée. Une qui ne pouvait pas être déplacée. Le stage du week-end à organiser. Ce soir, il y avait le concert à l’opéra de Berlin... Franz avait dit qu’il passerait la récupérer à 19h00. Ce qui lui laissait tout juste le temps de prendre Jürgen qui devait débarquer à 18h00 pour la semaine.
Ah zut, il lui fallait aussi quelques minutes pour trouver quelques partitions pour ses élèves de mardi. Ca faisait quatre ans qu’elle tournait sur les mêmes morceaux. Elle commençait à en avoir marre. Internet ? Elle allait bien arriver à trouver un quart d’heure pour aller sur Internet.
Feuille n°2. Là un espace libre. Bon 10 minutes. Ok ça devrait aller. Ce qui lui laissait un trou d’environ trois quarts d’heure entre midi et une heure pour s’occuper de ce problème administratif... Sauf si elle renonçait bien sûr à déjeuner, ce qui lui permettrait de tirer jusqu’à 14h00.
Après une courte hésitation, elle opta pour la seconde solution...
 
De toute façon le réfrigérateur était vide et elle n’avait plus... Mince ! Et les courses ! Il fallait quelques courses pour ce soir ! Sinon Jürgen allait râler !
Rah ! Où trouver une petite demi-heure pour aller acheter trois bricoles dans cette journée déjà bien encombrée. Feuille n°1 pleine. Feuille n°2 pleine... Feuille n°3... Ridicule. Elle n’allait pas faire une feuille n°3. Malgré toute sa bonne volonté et l’usure totale de son énergie, la journée ne ferait malgré tout que vingt-quatre heures...
Une mélodie électronique la tira de sa concentration...
Et si elle commençait à perdre du temps au téléphone en prime...
- Oui, je m’en rappelle. Non je serai à l’heure. C’est promis. J’ai un millier de choses à faire avant, je ne dois pas perdre de temps si je veux être à jour pour ce soir... A 18h00 à la gare... Jürgen ? Je t’aime mon cœur...
 Elle eut tout juste le temps de se lever pour ranger ses dossiers et préparer son sac qu’une nouvelle musique de synthèse résonna sur le bureau en bazar.
- Bonjour ! Bien sûr le cours est toujours prévu à 10h00... Non, non, pas de problème, je comprends... On dit 11h00 alors ? Ca ne me dérange pas du tout. Bien sûr à tout à l’heure Madame Müller...
Et ça ne m’arrange pas du tout non plus. Bon ce cachet maintenant alors... Quelle heure ? 8h50. Les guichets ouvraient à 9h00 si elle enfilait un jean en catastrophe elle pourrait y être pour 9h15 et avec un peu de chance il.... Une troisième mélodie synthétique vibra à  travers la pièce.... A moins qu’elle ne prenne la décision radicale de briser là, maintenant, tout de suite, cet insupportable téléphone qui avait décidé de la retarder dans sa journée débordée qui n’avait pas encore commencée.
- Franz ! Salut ! Non tu ne m’ennuies pas du tout... Enfin si, mais bon au point où j’en suis... Fais vite s’il te plait, tu m’appelles pour quoi ? On n’y va plus ensemble ce soir, c’est ça ? Oui, je t’ai déjà dit que j’étais d’accord. Non, c’était 19h00, enfin si ça pouvait être 19h30 ça m’arrangerait. J’ai Jürgen à la maison toute la semaine et il arrive ce soir. Si je pouvais en profiter un peu avant de m’échapper comme une voleuse.... Pitié ! 19h25... Non c’est trop tôt. Quoi mon violoncelle ? Mais non il n’est pas trop encombrant à transporter. C’est ta voiture qui est trop petite d’abord ! 19h20. Franz Schwarzenberg, arrêtez de rire immédiatement, vous êtes pénible. Ca va, 19h15, tu as gagné. Mais t’as pas intérêt à être en avance... S’il te plait Franz, je n’ai encore rien fait et je suis déjà en retard... Oui... A ce soir !... Non tu triches ! 19h15 ! Bisous...
Lorsqu’elle vit le téléphone vibrer pour la quatrième fois sur la table, Octavia jugea qu’elle ferait mieux de ne pas s’approcher de l’écran pour regarder d’où provenait l’appel. Ainsi elle ne serait pas tentée de répondre. D’ailleurs, le temps de boucler cette histoire de cachet, mieux valait qu’elle ne soit pas dérangée du tout. Elle prit son sac, son manteau et sortit en trombe. Avant que cette dernière sonnerie n’ait achevé de lui gâcher sa journée. Elle laissa l’appareil biper désespérément sur la table en refermant la porte derrière elle.

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02  (L'Elfe du Blanc) posté le lundi 08 décembre 2008 20:46

Elle s’était jetée contre la porte pour l’empêcher de l’ouvrir.
Elle n’essayait plus de retenir ses larmes. Elle n’essayait plus de comprimer les sentiments qui l’étouffaient. Mais lui refusait d’entendre. Il refusait simplement d’écouter.
Son regard était froid et déterminé. Elle savait qu’elle ne pourrait surement pas l’arrêter longtemps. Mais le retenir juste encore un peu. Chaque seconde pouvait être celle qui lui permettrait de le raisonner.
- Je t’en supplie, écoute moi... Il faut qu’on parle de ça, sanglotait-elle avec une douleur qui lui serrait la gorge, ne fais pas ça.
Il avait vidé tous les placards, toutes les armoires, toutes les commodes qui contenaient ses robes, ses sous vêtements, son maquillage, son intimité, leur intimité, et les maintenait entre ses bras avec cet air furibond qui durcissait un visage qu’il avait déjà bien sévère. Un visage qui le rendait à cette minute précise imperturbable. Impitoyable.
- Il n’y a rien à dire, Octavia. Tu as déjà tout dit, tu ne crois pas...
- Tu ne comprends pas que c’est pour...
- Tais toi Octavia ! hurla-t-il. Tais-toi ! Et dégage l’entrée ! Puisque c’est un divorce que tu demandes, alors tu n’as plus rien à faire ici tu m’entends ?
Il laissa tomber les affaires qui encombraient ses bras et la tira pour libérer le passage. Elle se laissa faire, surprise par la puissance qui l’arracha de son immobilité. Il ouvrit la porte et jeta tous ses habits à travers la rue. Sous la pluie.
- Fous le camp, Octavia ! C’est ce que tu veux ? Alors fous le camp !
Elle s’était accrochée à la rampe de l’escalier. Espérant y trouver une meilleure prise. Pensant trouver encore assez d’énergie pour négocier. Parler entre adultes. Comme deux personnes sensées qui seraient capables d’affronter la mort de leur relation dans une relative dignité. Capables de la mener à son terme avec calme et lucidité. Mais il n’était pas lui-même. La perspective de ce divorce, le seul fait de prononcer ce mot, l’avait rendu fou.
Comment pouvait-il ne pas s’y attendre ? Depuis trois ans leur histoire s’était éteinte à petit feu. Elle avait été détruite par l’isolement qu’elle avait longtemps subi sans s’en rendre compte. Cet éloignement qu’il lui avait imposé et qu’elle avait accepté.
D’abord ses amis, qu’elle avait peu à peu cessé de contacter. Jusqu’à se rendre compte un beau matin qu’elle ne savait plus ce qu’ils étaient devenus depuis plusieurs semaines... Plusieurs mois... Puis toute une année.
Lorsqu’elle avait compris que les seules relations qu’elle avait avec l’extérieur étaient désormais les siennes, il était déjà trop tard. Il la contrôlait. Chaque pas qu’elle faisait avec lui l’entrainait plus loin de ce qu’elle avait été. Et elle y avait consenti. Elle était complice.
Le réveil fut brutal.
Elle voulait enfin se remettre à vivre. Et vivre voulait dire sans lui.
S’il y a quelques semaines encore cette perspective l’aurait tétanisée, elle avait décidé de le faire. Parce qu’elle voulait retrouver une existence sociale. Une existence humaine. Simplement humaine. Pourtant elle savait qu’elle lui avait tant donné que le perdre, c’était se perdre elle-même.
Elle ne pouvait pas laisser la colère agir seule. La colère entraine avec elle d’autres que soi. La colère est un sentiment qui se passe de l’égoïsme, ou plutôt qui va se servir des autres pour satisfaire son propre égocentrisme. Soulager sa douleur nombriliste en se refusant d’être seul à l’affronter. Et la colère de son époux conduirait fatalement à la destruction d’autres choses. De tellement d’autres choses. Octavia devait le calmer. C’était son tour de convaincre. Son tour de le raisonner et de lui faire prendre une direction qu’elle lui aurait dicté.
Alors elle s’assit sur les marches. Le visage ruisselant, mais le regard ferme et le corps décidé.
- Non, je ne bougerai pas d’ici tant que nous n’aurons pas discuté comme les adultes responsables que nous sommes, Docteur Weissmann, articula-t-elle d’une voix hachée.
- Va-t’en... Dehors !
 
Son regard était aussi fermé que le sien. Deux personnes aussi résolues l’une que l’autre. Deux personnes qui voulaient suivre leur propre chemin. Un chemin qui prenait des directions opposées. Il la saisit par les épaules et la poussa jusqu’à la porte.
- Non, qu’est-ce que tu fais... Laisse-moi.... Tu n’es pas dans ton état normal, il faut qu’on parle... Il n’y a pas de...
Il referma la porte.
Elle la martela pendant quelques secondes, en le suppliant de l’écouter. De la laisser rentrer... Puis le couloir s’éteignit à l’intérieur. Et il n’y eut plus que le bruit de la pluie pour cogner sur les carreaux.
Elle ramassa tant bien que mal le tas spongieux de tissus qui trainait dans l’eau boueuse du jardin, puis s’écroula sur le bitume quelques mètres plus bas.
- Jürgen... murmura-t-elle à plusieurs reprises, Jürgen...

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03  (L'Elfe du Blanc) posté le lundi 08 décembre 2008 20:46

Cela faisait surement une heure maintenant qu’elle se tenait près de ce lampadaire, sous la pluie. Elle ne savait pas vraiment dire si c’était le parapluie qui était si lourd ou si c’était l’angoisse qui broyait ses viscères. Au fur et à mesure que le temps défilait dans cette solitude.
19h15.
Il était surement en retard.
Il ne pouvait être qu’en retard.
Pas de message.
Il ne devait pas capter.
Il ne pouvait pas capter. Sinon il aurait appelé.
La pluie se mit à redoubler. Elle s’accrocha plus fort au parapluie qu’elle avait du mal à soutenir. Et progressivement, elle eut le sentiment de devenir plus petite. De plus en plus petite. Au milieu de cette rue humide et glacée. Elle réalisa qu’elle s’était laissée glisser doucement jusqu’au sol lorsque ses fesses heurtèrent le bord du trottoir.
Elle téléphona une nouvelle fois.
Répondeur.
Et s’il avait eu un accident et si...
Elle se pelotonna en chien de fusil contre ses genoux.
19h30.
Deux jambes masculines s’arrêtèrent à sa hauteur.
- Jürgen ! Se releva-t-elle d’un bond.
Ce fut le visage de Franz qui lui offrit un sourire un peu triste.
- Quand je ne t’ai pas trouvée chez toi, je me suis douté que tu étais encore ici.
Octavia tenta de cacher sa déception et son inquiétude. Elle envoya un regard perdu à son ami qui venait de la libérer de son parapluie. C’était lui désormais qui portait ce poids au dessus de sa tête. Qui la préservait de cette eau qui ne cessait de ruisseler autour d’elle. Son bras retomba lourdement le long de sa hanche. Epuisé par l’effort d’avoir maintenu sa solitude, si longtemps.
L’eau se mit alors à envahir son visage.
Et contre cette eau là, Franz ne pouvait rien.
 
- Il n’est pas venu, Franz... Il n’est pas venu...
Alors elle se laissa consoler entre les bras qui venaient de l’entourer. Sous ce vent d’hiver. Sous celle pluie pénétrante. Toujours cette pluie pénétrante... Une répétition de l’histoire... Encore une fois...

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04  (L'Elfe du Blanc) posté le lundi 08 décembre 2008 20:46

Trois ans plus tard...
Stella reposa le sifflet dans la paume qu’Horizon lui tendait.
- L’Allemand... sourit-elle, c’est amusant de le parler... Nous avons surtout parlé Anglais jusqu’à présent, un peu Français aussi, mais ça on le parlait déjà depuis trois ans... Ah le Russe, c’était drôle aussi... Je regrette bien de ne pas avoir eu besoin d’aller en Chine ou en Inde ! Ou encore demander au sifflet de nous faire parler le Swahili en Afrique Noire ! Ca aurait été tellement distrayant !
Horizon interrompit le tour qu’elle avait entamé sur elle-même en la saisissant par la taille.
- Ca me fait penser que je ne t’ai jamais entendu parler ma langue, observa-t-il un large sourire coquin étirant ses lèvres, depuis que nous sommes ici nous n’avons parlé que la langue de la Terre Noire entre nous...
Une expression mêlée de dégout et de panique remplaça les rires sur le visage de la princesse.
- La langue du Royaume Blanc ? grimaça-t-elle, je... Je la parle très mal...
- Tu séchais les cours de ton précepteur ?
- J’étais une piètre élève. Peu encline à étudier. Je ne voyais pas l’intérêt d’apprendre la langue de ceux que je devrais combattre plus tard. C’était une perte de temps. Voilà.
- Moi je m’en sortais plutôt bien, s’avança Alezan, un rien frimeur, tu veux que je dise quelques mots, Horizon ?
Stella renvoya le centaure en arrière d’un coup de coude accompagné d’une œillade mécontente, légèrement assassine sur les bords.
- Tu n’as jamais pensé que sur les champs de bataille tu aurais peut être été amenée à parlementer avec l’adversaire ? A interroger des prisonniers ? On a toujours besoin de connaitre la langue de celui que l’on combat. Ne serait-ce que pour éviter d’être trahi.
- Toi en revanche tu parles admirablement bien la mienne, flatta Stella, s’imaginant par là pouvoir faire rapidement bifurquer la conversation vers quelque chose de moins... Embarrassant.
Elle sentait poindre l’instant où il allait la ridiculiser définitivement en lui demandant de parler la langue des Etres de Lumière. Et cette seule pensée la fit tourner au cramoisi.
- Je n’ai aucun mérite à cela, ma douce, commença Horizon dans une grammaire parfaite et une révérence princière, je me permets de rappeler à Votre Majesté que j’ai vécu la moitié de mon existence sur vos terres et que je n’ai eu d’autre choix que celui de m’exprimer dans votre langage. Cependant je serais honoré de vous entendre prononcer quelques mots dans...
Stella le bâillonna vivement du plat de sa main.
- Pitié, épargne-moi cette honte.
Des nuages de malice se formèrent à gros bouillons dans le regard du jeune prince. Et bien qu’il ne pût pas parler avec cette main qu’elle maintenait contre ses lèvres, elle se sentait céder par les suppliques de ses yeux.
Elle lâcha prise.
- Je promets de ne pas rire, jura-t-il au fur et à mesure que les doigts libéraient sa bouche.
- Ainsi vous que plaise, Saigneur, se courba Stella avec un accent abominable.
 
Horizon crut qu’il allait éclater de rire. Mais il se rappelait sa promesse et se contenait du mieux qu’il pouvait. Il se força si bien qu’il se mit en apnée et vira au rouge.
- Tu rigoles ! Voilà ! Tu vois ! Tu rigoles, se vexa Stella, je t’avais dit que je le parlais mal !
- Seigneur, Stella! Pas saigneur ! s’étrangla Horizon avec une voix étrange dans laquelle il tentait toujours de conserver une attitude digne, exempte de toute moquerie, un saigneur c’est... Enfin ce serait plutôt mon père ! J’espère ne jamais en devenir un !
Vexée, la jeune princesse  exécuta un demi-tour et se mit à accélérer le pas pour agrandir la distance qui les séparait. Horizon la rattrapa rapidement et l’arrêta une seconde fois.
- Je m’occuperai des relations diplomatiques, je crois que c’est préférable. Mais ça m’a fait plaisir d’écouter quelques mots dans ma langue natale. Même dans le désordre. Je ne l’ai plus entendue depuis dix siècles. Merci.
- J’ai une grammaire épouvantable, mais je connais plein de gros mots si tu veux, concéda-t-elle avec une moue mutine.
Il ne répondit pas. Son visage était redevenu sérieux. Il portait cette expression un peu douce et grave à la fois qui lui seyait si bien. Il n’avait pas lâché son poignet et maintenait sa main au niveau de son visage, comme suspendu dans le mouvement qu’ils avaient effectué lorsqu’il l’avait arrêtée.
- Comme Marc-Antoine ? demanda-t-il alors, le ciel de ses prunelles voilé d’une brume d’inquiétude.
- Comme Cléopâtre, répondit-elle le regard nimbé d’une infinie tendresse.

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