
l'Elfe du Mauve
Rancune (l'Elfe du Mauve) posté le jeudi 23 octobre 2008 12:33
01 (l'Elfe du Mauve) posté le mardi 28 octobre 2008 15:18
Il y a cinq ans...
Elle était loin d’être la première. La salle était déjà
presque entièrement occupée par une nuée de « jeunes femmes brunes,
20/30 ans, jolies, sportives, mystérieuses, inventives et à
l’aise avec l’improvisation, pour film
d’aventure, tournage prévu second semestre ».
Elle est étrange cette sensation de voir réunies au même endroit
autant de personnes qui pensent correspondre au même individu...
L’ego en prend un coup. On se sent soudain moins unique et
finalement pas si « mystérieuse » que ça...
Des hommes étaient aussi présents. Surement un autre casting. Pour
un autre film.
Elle s’assit sur la dernière chaise disponible. A côté
d’un grand et beau garçon brun qui se mit presque
instantanément à la déshabiller des yeux.
Stressée par l’audition, gênée par ces prunelles inconnues
posées sur elle qui la scrutaient en profondeur, elle n’osa
pas lui sourire, histoire de lui faire comprendre qu’elle
l’avait remarqué et que maintenant il pouvait tourner la
tête, merci. Elle n’osa pas lui demander ce qu’il lui
voulait.
Elle prit un magazine. Les deux iris mauve étaient toujours fixés
sur elle. Elle fit semblant de lire. Il insistait.
- Ils sont en retard, lança son voisin d’un ton
détaché.
- Ils sont toujours en retard, répliqua-t-elle sans le
regarder.
Le visage du jeune homme esquissa un rictus. Elle lui avait
répondu. Elle se mordit la lèvre. Elle venait de se
trahir.

- Un chewing-gum ?
proposa-t-il.
- Non merci, refusa-t-elle sèchement mais poliment en tournant une
page du journal.
- Sexe... C’est mieux quand c’est pas chez
nous...
- Quoi ?
Il s’était penché si près d’elle qu’elle faillit
l’embrasser lorsqu’elle tourna la tête pour lui
répondre. La surprise manqua de la faire asseoir sur les genoux de
sa voisine.
- C’est le titre de l’article que tu lis... Et je suis
plutôt d’accord en plus. Tu en penses quoi ?
Morte de honte de réaliser ce qu’elle feuilletait depuis
quelques minutes sans s’en rendre compte, elle rejeta le
magazine sur la table et croisa les bras en se tassant dans le
siège pour se refermer le plus possible. Il fit mine de ne plus la
regarder. Elle fit mine de l’ignorer.
Il avait un visage vraiment magnifique. Des traits fins. Un regard
d’améthyste, à la fois coquin et insondable. Enigmatique et
fascinant. Un piège à femmes. Un piège à chagrins. Mais il avait
l’air aussi bien au courant de tous ces détails. Et il se
dégageait de lui une certaine suffisance victorieuse
particulièrement agaçante. Pas de bol, le chat avait choisi sa
souris ! Et manifestement il avait décidé que c’était elle
qu’il croquerait ce soir... Peut être arriverait-elle à le
rediriger sur l’une des autres candidates... Après tout il y
en avait des ravissantes autour d’elle. Elle scruta
attentivement la salle afin de lui trouver une nouvelle
proie.
- Inutile, devança-t-il, comprenant instinctivement son
manège.
Il se renfonça contre le dossier de la chaise, et rejetant la tête
en arrière il sembla observer le plafond en souriant.
Interprétant son inutile en « inutile d’insister, elle ne
veut pas de moi » et soulagée de s’imaginer qu’il
allait la lâcher un peu, elle se détendit.
- C’est toi que je veux !
Et alors qu’elle le regardait totalement interloquée par son
culot, elle vit juste sa prunelle quitter le plafond pour se
refixer soudainement sur elle. D’un bond elle se leva. Au
moment où l’un des assistants du casting apparut dans la
salle.
- L’audition se fait en couple, annonça-t-il, je vais vous
distribuer des numéros que vous collerez sur votre poitrine, comme
ceci.
Il s’avança jusqu’à Dimanche et plaqua le macaron sur
son chemisier.
- Les couples portent le même numéro, lorsque vous
l’entendrez au micro, vous vous présenterez à deux au bout du
couloir, porte de gauche.
Il appliqua un second macaron sur le torse d’un garçon au
hasard dans la salle. Elle retrouva son sourire lorsqu’elle
comprit qu’elle ne passerait pas le casting avec lui.
- Organisez deux files, une de filles et une de garçons, s’il
vous plait. Votre audition reste individuelle, vous ne serez pas
jugés sur une prestation de couple.
Tandis que la queue se formait des deux côtés de la salle,
l’assistant se tourna vers les candidats qu’il venait
d’épingler.
- Vos noms, n°1 ? demanda-t-il en débouchant un stylo avec les
dents.
- Dimanche, murmura-t-elle espérant qu’il n’entendrait
pas trop derrière.
- Harrison, susurra une voix à son oreille droite tandis
qu’elle entendait son partenaire déclarer s’appeler
Bradley d’un ton nerveux, presque militaire, à sa
gauche.
10 (l'Elfe du Mauve) posté le mardi 28 octobre 2008 15:42
Il était pourtant sûr
d’avoir entendu frapper.
Harry regarda une dernière fois des deux côtés de la loge avant de
baisser les yeux. C’est là qu’il les vit. Sur le
palier. Un petit hérisson qui semblait un peu perdu dans le remue
ménage des techniciens qui accouraient, réglaient, achevaient de
préparer les derniers ajustements qui auraient du être faits pour
hier sans faute... Un petit hérisson et un dictaphone.
Stella et Horizon n’avaient pas remarqué que Lord Harrison
les avaient suivis jusqu’à la porte de la loge. C’est
après avoir tapé qu’ils l’avaient vu. Sagement installé
à côté de l’appareil qu’ils venaient de déposer.
Stella tentait de l’appeler depuis un rideau derrière lequel
ils venaient de se cacher. Le hérisson les regardait. Sans
bouger.
Il voulait voir à quoi il ressemblait ce Lord Harrison, lui. Y
avait pas idée tout de même de porter le même nom que lui. Il ne
bougerait pas tant qu’il ne l’aurait pas vu. Et puis
c’est tout !
- Tu t’es perdu ? demanda Harry en se baissant pour ramasser
le magnétophone avant que quelqu’un ne l’écrase dans
l’agitation générale.
Lord Harrison sursauta.
Mince il était vachement grand ! Mais il ne lui faisait pas peur.
Alors comme ça lui aussi s’appelait Lord Harrison, ils
allaient avoir une explication et maintenant.
Il se dandina pour pénétrer dans la loge, avec une démarche si
sérieuse que l’acteur éclata de rire.
- Tu espères trouver quelque chose à grignoter là dedans, vieux
frère ? s’esclaffa-t-il en l’observant fureter du
museau les différents recoins de la pièce.
Ah si on le prenait par les sentiments, évidemment...
Et ce fut tout. La porte s’était refermée. Stella lâcha le
rideau auquel elle s’était cramponnée. Elle envoya un regard
suppliant à Horizon.
- Mon hérisson, balbutia-t-elle.

Horizon plaqua son index sur les lèvres de la princesse, dans un
signe d’apaisement.
- Ne t’inquiète pas, je crois que j’ai remarqué quelque
chose avec Lord Harrison... Non seulement il ne risque rien, mais
je suis certain que nous sommes sur la bonne voie.
- Je ne comprends pas...
Il se pencha et murmura quelques mots à son oreille.
- Ah oui ?
Elle observa la porte qui ne s’était toujours pas rouverte.
Il posa son menton sur son épaule.
- J’en suis sûr, répondit-il en la berçant doucement.
Elle ferma les yeux. Plus le terme de la quête approchait, plus la
peur de la séparation les rapprochait. Comme si cette force qui les
retenait jusqu’à présent leur ordonnait de franchir les
interdits pour profiter des derniers instants. Unis.
- Je crois que les Maîtres des Eléments nous ont joué un bien
vilain tour, admit Stella.
- Je le crois aussi.
Leur étreinte se prolongea jusqu’à ce qu’ils virent la
loge s’entrebâiller. Lord Harrison glissa son petit museau
dehors. Le magnétophone noué sur son dos. Harry suivit des yeux la
petite boule de piquants dodeliner jusqu’à un épais rideau de
velours, en lui adressant un clin d’œil
complice.
02 (l'Elfe du Mauve) posté le mardi 28 octobre 2008 15:42

Accoudée sur le pont,
Dimanche laissait sa chevelure caramel flotter librement sous les
spirales du vent. Lentement, elle tourna un visage un peu pâle qui
s’éclaira peu à peu d’une lumière passionnée.
D’un élan elle se jeta dans les bras de Lord Harrison,
laissant une larme lyrique dévaler le long de sa joue. Ils
tournoyèrent un instant sur eux mêmes, rires et sanglots mêlés,
avant de s’embrasser amoureusement. Elle
s’accro...
- Coupez, ordonna le réalisateur ! Les ventilateurs sont trop
forts, les cheveux de Dimanche font des nœuds par paquets !
Coiffeuse ! Technicien !

Premier grand rôle. Et il
avait fallu qu’elle tombe sur lui... Celui du casting...
Celui qui avait déclaré la vouloir elle... Celui qui se faisait
appeler Lord Harrison...
- Parfait ! Lord Harrison, Recule un peu, tu es dans le champ ! On
reprend ! Scène 58, deuxième. Moteur... Action !
Accoudée sur le pont, Dimanche laissait sa chevelure caramel
flotter librement sous les spirales du vent. Lentement, elle tourna
un visa...
- Non, non et non ! interrompit le réalisateur, ils ne sont plus
assez forts maintenant ! Technicien !
Lord Harrison... Au moins son pseudonyme ne mentait pas sur la
marchandise. Et il avait fallu évidemment qu’il décroche lui
aussi le rôle principal... Elle avait toujours eu beaucoup de
chance...
- Scène 58, troisième. Moteur... Action !
Accoudée sur le pont, Dimanche laissait sa chevelure caramel
flotter librement sous les spirales du vent. Lentement, elle tourna
un visage un peu pâle qui s’éclaira peu à peu d’une
lumière passionnée. D’un élan elle se jeta dans les bras de
Lord Harrison, laissant une larme lyrique dévaler le long de sa
joue. Ils tournoyèrent un instant sur eux mêmes, rires et sanglots
mêlés, avant de s’embrasser amoureu...
- Coupez ! Dimanche, si tu pouvais y mettre un peu plus de
conviction ! Cela fait quand même un an que vous ne vous êtes plus
vus, tu le croyais mort. Un peu de passion que diable !
- Un peu de passion que diable, répéta doucement Lord Harrison à
son oreille, les yeux brillants du profit qu’il tirait de la
situation.
- Scène 58, quatrième. Moteur... Action !
D’un élan elle se jeta dans les bras de Lord Harrison,
laissant une larme lyrique dévaler le long de sa joue. Ils
tournoyèrent un instant sur eux mêmes, rires et sanglots mêlés,
avant de s’embrasser amoureusement. Elle s’accrocha à
lui, comme ivre du bonheur que lui procuraient ces retrouvailles
inespérées, tandis qu’un soleil artificiel se couchait en
arrière plan avec l’extinction progressive des
projecteurs.
- Coupez ! Parfait ! On la tient. Vous pouvez aller vous
changer.
03 (l'Elfe du Mauve) posté le mardi 28 octobre 2008 15:42
Sur le pont Lord Harrison ne
l’avait pas lâchée, il continuait à l’embrasser malgré
l’arrêt des caméras. Elle se laissait faire. Quelque chose
dans ce baiser l’ayant un instant coupée de la réalité. A
l’écoute seulement d’un désir violent qui venait de
monter en elle et face auquel elle n’avait pas encore assez
d’esprit pour pouvoir réagir avec lucidité. L’envie
puissante de le rejeter combinée à celle d’une force qui la
dépassait et qu’elle n’avait pas soupçonnée. Et plus
elle désirait le fuir, plus elle cherchait à se cramponner à lui.
Terriblement et désespérément désorientée.
- On a coupé ! C’est fini ! s’approcha le réalisateur,
il faudrait laisser le plateau aux techniciens pour qu’ils
puissent préparer la scène suivante... S’il vous plait.
Impossible de se détacher. Il refusait de la lâcher. Prête à
exploser noyée au milieu de la contradiction des sentiments qui se
bousculaient en elle, elle lui mordit la lèvre. Jusqu’au
sang. Il la libéra brusquement.
- Pardon Harry, s’excusa-t-elle en le voyant éponger sa
bouche avec le dos de sa main.
Elle se rua hors du plateau, glissa sur le port de San Francisco,
se perdit dans les rues de Londres, dérapa le long du couloir de
gauche et disparut dans sa loge.
Lord Harrison frappa un moment à la porte. Sans succès. Il
n’entendait que quelques sanglots furieux qu’elle
devait probablement étouffer dans un coussin.
Comment pouvait-elle s’être fait avoir à ce point par ce
vulgaire dragueur sûr de son charme qui la laisserait tomber dès
qu’il aurait obtenu d’elle ce qu’il voulait ?
Elle devait rester vigilante... Elle devait rester vigilante...
Elle devait... Un nouveau sanglot la secoua quand elle
l’entendit renouveler ses coups contre la porte.

Un éclairagiste passa à côté
de l’acteur.
- Alors Seigneur Harrison, taquina-t-il, on s’est fait jeter
?
- Plus elle me repousse et plus je la veux, feula Lord
Harrison.
- Je crois qu’elle t’a bien percé à jour, tu sais...
Depuis le début du tournage tu dragues tout ce qui passe à ta
portée, et après tu vas lui faire les yeux doux, je ne la crois pas
idiote. Elle se protège, et je pense qu’elle a bien
raison...
- Je l’aurai. Je te jure que je l’aurai.
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