
L'Elfe du Bleu
Orgueil (L'Elfe du Bleu) posté le mercredi 20 août 2008 23:31
01 (L'Elfe du Bleu) posté le mercredi 20 août 2008 23:31
- Plus qu’un ongle à vernir, s’appliquait une femme en faisant glisser un pinceau sur de longs doigts effilés.
- Quelle robe portes-tu pour l’entrée du défilé, Vendredi ? demanda une ravissante jeune fille blonde en ajustant les plis de la sienne.
- Celle à brocarts là bas !
Vendredi joignit le geste à la parole et se tortilla pour désigner un épais tas d’étoffe bleue, brodée de volutes d’argent, qui moussait en pagaille contre le dossier d’une chaise.
- Arrête de bouger, Vendredi ! Tu vas me faire baver ! maugréa la maquilleuse.
- Quoi ! Vous n’avez toujours pas terminé de maquiller Vendredi ! S’affola le couturier qui faisait le tour des mannequins. Bon sang ! C’est elle qui entre la première, il faut filer à la répétition !
On acheva les coutures de la robe directement sur Vendredi. On lui piqua un chapeau à plumes sur le dessus du crâne, à l’aide de petites épingles ornées de perles. Puis elle enfila des escarpins de cuir blanc aux talons vertigineux. Les mannequins défilèrent dans les coulisses, dans l’ordre prévu de leur apparition...
Dans la salle, des murmures impatients rebondissaient contre les colonnes. La scène s’éclaira. Silence total. Musique !

Vendredi apparut. Divine. Elle avança. Balançant outrageusement les hanches. Provocante. Dans la salle, de grands yeux ronds s’écarquillaient de bonheur.
Elle s’arrêta à mi-chemin. Pivota à demi. Mit en évidence le joli corset de brocart qui se laçait finement dans son dos.
Elle reprit son avancée. Les hommes la dévisageaient.
Sa démarche de princesse.
Elle se posa au bout du podium.
Son regard de chat sauvage…
Elle esquissa un demi-tour.
Sa peau blanche et satinée…
Et revint sur ses pas tandis qu’un autre mannequin la remplaçait sur les planches.
Vendredi se précipita dans les coulisses, arrachant d’un geste ample, la coiffe qui recouvrait sa tête.
- Affolez-vous les filles ! S’écriait le couturier, vous lui changez son maquillage, son chignon, et vous préparez la robe de mariée !
Un essaim de jeunes femmes assirent Vendredi devant une coiffeuse.
D’un long trait d’eye-liner, on accentua le regard félin de la jeune femme.
- Mais oui, princesse, c’est bien vous qui êtes la plus belle de tout le royaume, sourit la maquilleuse pendant qu’une coiffeuse lui tirait les cheveux en arrière.
- Ce que tu peux être bête Jane !
- Avoue quand même que depuis le départ de Stella, tu as pu remonter rapidement les marches sur lesquelles elle t’avait doublée.
- S’il n’y avait eu qu’elle, Jane. C’est de plus en plus difficile pour moi de lutter. Les scouters les recrutent de plus en plus jeunes, de plus en plus maigres. J’ai vingt-huit ans aujourd’hui, et il me faut un peu plus que la beauté pour me maintenir en place.
- Aucune de ces icones émaciées ne peut te faire de l’ombre comme Stella t’en faisait, Vendredi.
- Stella… Stella était insignifiante. Si elle faisait de l’ombre, c’était uniquement parce qu’on l’aurait crue tombée de la Lune.
- Ce qui est sûr, c’est que Stella aussi a cinq ans de plus là où elle est.
Vendredi joua avec un flacon de parfum posé sur la table avant de répondre.
- Jane, la seule chose intéressante qu’il y avait chez Stella, c’était Horizon.

02 (L'Elfe du Bleu) posté le mercredi 20 août 2008 23:31
Il y a des gens qui possèdent ainsi tout ce dont on peut rêver, mais pour qui le rêve fait tant partie du quotidien qu’il en prend une saveur insipide et une vision sans attrait. Vendredi disposait du plus joli terrain de Londres, vivait dans un loft sublime, avec un colocataire pour lequel n’importe quelle femme aurait été prête à se damner pour un seul regard… Mais elle n’éprouvait plus rien lorsqu’elle revenait chez elle après avoir été aveuglée de paillettes. Elle rentrait par habitude. Vivait par routine. Comme n’importe qui d’autre. Et ne considérait plus avec émerveillement la beauté des objets qui l’entourait, tant elle était écœurée de faste tout au long de la journée.

Samuel était lui aussi mannequin. Idole de papier que l’on s’arrachait sur les couvertures de magazines, c’était un jeune homme qui avait conscience de ce qu’il était et qui savait fort bien en jouer. Ni vraiment ami de Vendredi, ni vraiment amants, ils vivaient tous les deux et partageaient ce loyer, en couchant de temps en temps ensemble… Comme un rituel pris depuis quelques années et qui s’est installé sans qu’on le voie vraiment venir.

Dire qu’il n’y avait pas de sentiment entre eux serait mentir. Mais ils n’en vivaient pas pour autant une vraie relation. Ils occupaient leur solitude en respectant les moments de compagnie de l’autre.
La soirée qui avait suivi le défilé s’était prolongée. Samuel dormait déjà depuis deux bonnes heures lorsque Vendredi posa ses clefs sur le buffet de l’entrée. Elle se doucha, et resta un long moment devant le miroir à observer ce visage qu’elle venait de démaquiller.

Elle était au bout du métier. Elle le savait. Si elle avait su se maintenir jusqu’à aujourd’hui c’était en évinçant d’une façon pas toujours régulière ses rivales… En profitant d’une expérience qu’elle pouvait imposer aux débutantes… Et surtout grâce à son visage qu’elle savait si différent des créatures décharnées qui hantaient les défilés. Et si demain tout s’arrêtait ? Que savait-elle faire véritablement ? Comment vivrait-elle les trente prochaines années qui s’écouleraient après le déclin de son succès ?
Alors elle s’accrochait. Sauvage et féline. Ecrasant celles qui la mettaient en danger. Piétinant ces nouvelles qui pourraient la remplacer. Parce qu’il n’y avait qu’à travers son orgueil qu’elle savait se maintenir. Et que nul n’avait encore été capable de le blesser.
Elle acheva sa toilette sur un rictus. Dans ce miroir.
- Toi aussi, tu as vieilli de cinq ans, Stella… Toi aussi…
En ouvrant la porte de sa chambre, elle trouva Samuel endormi dans son lit. Elle sourit. De toutes façons, s’il n’avait pas été là, elle aurait sûrement été le rejoindre. Elle se glissa sous les draps contre lui.

03 (L'Elfe du Bleu) posté le mercredi 20 août 2008 23:31
Stella avait un problème tout autre que celui du vieillissement de Vendredi. Stella avait un problème avec Vendredi. Lorsque les doutes qu’elle avait eus à Moscou se virent confirmés par la vision qu’elle reçut de l’Elfe du Bleu dans le miroir magique, elle était partie bouder dans le couloir du train. A côté des étagères de bagages.

- Si tu es venu pour me convaincre Horizon, tu peux repartir tout de suite. Je te l’ai dit en Russie. Si c’est elle, on rentre ! Je n’aiderai pas cette peste arrogante et cruelle.
- Nous resterons, appuya le prince, et nous l’aiderons, comme nous avons aidé les autres.
- Bien sûr ! Une trop belle aubaine pour toi ! Le prince de Turquoise, ça sera toi !
- Il n’y a jamais rien eu entre Vendredi et moi, tu le sais parfaitement. Vendredi est avec Samuel Norton et…
- Ah ? Parce que tu penses que ça la dérangerait ?
- Elle, je ne sais pas, mais moi peut-être.
Horizon retint Stella par le bras, sentant qu’elle commençait à s’échapper.
- Je n’ai pas fini, Stella. Écoute-moi bien. Que ça te plaise ou non, nous raviverons la turquoise comme les autres. Car il n’est pas question et il ne sera jamais question que je lève une armée contre toi. Je ne construis pas cette paix pour préparer ma guerre. Et si tu n’as toujours pas compris pourquoi, je pense qu’il vaut mieux en effet arrêter là cette discussion.
- C’est dit sur un ton tellement pacifique, soupira Alezan qui traversait le wagon pour retrouver son siège.
Si Alezan avait la fâcheuse tendance à inonder les bateaux et les avions de son éternel mal des transports, en revanche la voiture et le train le laissaient totalement libre de profiter du trajet. Et il vadrouillait. A droite. A gauche. Allant chercher un sandwich pour Fleur-de-Lotus. Repartant s’acheter un soda. Et demandant à tout va si personne n’avait décidément besoin de rien. Car finalement, ce qui convenait à Alezan, bien plus que cette expédition, bien plus que toutes ces histoires qui parfois devenaient trop complexes pour l’organisation de son cerveau, c’était de pouvoir conserver les pieds sur terre. Simplement sur terre.
Stella se tourna aussi sec en direction du centaure, le visage aussi écarlate qu’un fruit mûr.
- Tu es prié t’adresser à Horizon sur un autre ton, Alezan, asséna-t-elle, plus le voyage avance et plus tu te permets d’indiscrétions. N’oublie pas qui tu es, d’où tu viens et où tu seras amené à retourner. Horizon est sans doute le fils de Lucius, mais il est prince de sang. S’il n’avait pas eu ce courage, là bas, dans la forêt, les enfants et moi serions morts à l’heure qu’il est. A l’avenir, tu lui parleras avec le respect que tu lui dois.
Trop interloqué, Horizon ne trouva pas trois mots à aligner pour la défense du centaure. Alezan se raidit, et regarda froidement le jeune prince.
- Pardonnez mon insolence, Votre Altesse, lança-t-il du bout des lèvres.
Horizon lui posa amicalement la main sur l’épaule.
- Il n’y a pas de mal, Alezan, affirma-t-il bien haut avant de lui glisser à l’oreille, laisse tomber…
- Bien, Majesté, s’inclina-t-il.
04 (L'Elfe du Bleu) posté le mercredi 20 août 2008 23:31
Stella se leva et partit s’enfermer dans les toilettes.
- Je m’excuse ! Je suis tellement désolé ! Je ne voulais pas partir, mais on ne pouvait pas laisser les autres enfants seuls ! Je n’aurais jamais dû me faire passer pour le père d’Horizon… Je n’aurais jamais dû vous faire tirer à la courte paille… se lamentait Alezan, c’est vrai Horizon, ce que tu as fais là bas… Je… Je sais très bien que je n’aurais jamais pu le faire…
- Tu te sous estimes Alezan, je te crois bien plus capable que tu ne l’imagines. Tu n’as juste pas eu l’occasion de le prouver.
- Pour me faire pardonner, j’ai une idée pour la pierre !
- Je pense que nous avons la même, sourit Horizon, Stella ! Ouvre cette porte ou je jure par Hélios que je la défonce !
Un œil en demi-lune fit briller sa pupille de nacre à travers la porte entrebâillée.
- Faire en sorte qu’Horizon et Vendredi se mettent ensemble ? marmonna-t-elle.
- Mais non ! souffla Horizon, je ne suis pas amoureux de Vendredi. Sors de là. Tu es ridicule.
- Tu nous as donné toi-même la solution, Stella, commença Alezan en extirpant la princesse de sa cachette par la taille.
- Vendredi a toujours été jalouse de toi, parce qu’elle est orgueilleuse et prétentieuse… Et que tu es infiniment plus belle qu’elle, insista Horizon en la serrant contre lui à son tour.
- Je suis sûr que depuis notre départ, elle a écrasé toutes celles qui ont osé la concurrencer… poursuivit Alezan en récupérant Stella.
- Et qu’il serait tellement facile de lui donner une bonne leçon d’humilité, pour qu’enfin elle apprenne un peu à aimer quelqu’un d’autre qu’elle-même… acheva Horizon en la ramenant vers lui.
Stella les arrêta tous deux au moment où Alezan allait l’attraper de nouveau. Elle se planta entre eux et d’un geste, les écarta en les tenant à distance de ses bras.
- Vous me donnez le tournis. J’ai peur de comprendre… Et c’est non. On reprend nos habitudes. Invisibilité. Observation. Action.
- Ma princesse adorée chérie ! gémit Alezan en plaquant un énorme baiser sur la joue de Stella.
- Je ne redeviendrai pas ce morceau de viande qu’on lorgne sur un étalage ! Je ne veux plus défiler. Je ne veux plus être regardée avec ces yeux là. Je ne suis pas un objet.
- Ma Stella d’amour à moi ! geignit Horizon en lui plaquant un autre énorme baiser sur la joue qui était encore inoccupée.

Stella allait opposer un nouveau non, qu’elle se jurait totalement définitif… Mais si elle n’avait éprouvé que de l’agacement sur le baiser d’Alezan, elle se troubla si bien sur celui d’Horizon, qu’elle ne maîtrisa pas les mots qui s’échappèrent de ses lèvres. Et elle s’écouta, furieuse, répondre :
- D’accord. Je vais le faire… Vous êtes contents ? Vous me faites dire n’importe quoi ? Fichez-moi la paix, maintenant que vous avez eu ce que vous vouliez…
Et elle regagna sa place d’un pas ferme. En face de Fleur-de-Lotus.
Dubitative, la petite asiatique observa Horizon et Alezan s’asseoir en s’esclaffant de leur heureuse trouvaille.
Stella prit Lord Harrison dans ses bras pour ne plus avoir à les voir ni à les entendre.
- Il n’y a que toi qui me comprennes, Lord Harrison.
Tu m’as rapporté à manger ? Où qu’il est mon escargot au melon ? réclamait le hérisson en cherchant de la truffe une nourriture qu’il avait cru continuellement promise.
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