
L'Elfe du Vert
Défiance (L'Elfe du Vert) posté le vendredi 25 juillet 2008 12:57
01 (L'Elfe du Vert) posté le mercredi 30 juillet 2008 22:08
La cour de récréation vrombissait des rires des enfants qui l’occupaient. Bagarres discrètes, ou moins discrètes. Amourettes et échanges de baisers furtifs. Amitiés qui se nouent et se dénouent… Des petits drames, des fous rires quotidiens autour du dernier jeu vidéo ou du parfum du goûter du voisin se tramaient autour de Jeudi.
Assise sur un banc, au fond de la cour, elle profitait de sa matinée de service pour prendre un peu le soleil entre la gestion de deux tragédies.

- Maîtresse ! Maîtresse ! Valentin m’a volé ma carte PocketMonster !!!
- Même pas vrai, c’est toi qui me l’as donnée d’abord !
- Nan ! Je lui ai prêtée et il ne veut pas me la rendre maintenant !
- Non ! Tu me l’as donnée !
- Non ! Prêtée ! Aïe ! Maîtresse ! Il me tire les cheveux !
- Non ! Donnée ! Maîtresse ! Il me pince le bras !
Depuis quelques secondes, Jeudi n’avait rien dit, occupée à gonfler ses poumons afin de sortir sa voix la plus claire et la plus déterminée.
- Ca suffit ! Valentin assied-toi ici ! Roméo, là bas ! Lorsque vous serez calmés je serai disposée à écouter votre problème. En attendant, donne-moi cette carte Roméo. Tant que vous ne saurez pas me dire à qui elle est, elle sera à moi. Et ferme la bouche Valentin s’il te plait, tu n’es pas autorisé à répondre.
Les deux enfants s’assirent en bougonnant et se mirent à se tirer la langue depuis leur pan de mur. Refusant chacun de renoncer le premier. Jeudi les ignorait quand une grande femme brune accourut dans sa direction.
- Jeudi ! Tu vas être contente ! L’inspecteur a donné son aval ! Ta classe verte est accordée. Il faudrait que tu montes lui faxer ton projet car la secrétaire l’a perdu. Vas- y vite ! Je te remplace dans la cour !
Jeudi se leva d’un bond et se précipita vers les escaliers qui montaient dans les bureaux de la direction.
- Merci Sophie ! Quant à ces deux là, précisa-t-elle en désignant Valentin et Roméo qui rouspétaient toujours contre leur mur, tu pourras lever leur punition s’ils te disent à qui appartient cette carte PocketMonster !
Les deux enfants haussèrent les épaules, dépités qu’elle n’ait pas oublié de dire à la directrice qu’ils étaient punis… Ils comptaient bien sur ce changement de surveillance opportun pour se carapater un peu plus loin. L’air de rien.
02 (L'Elfe du Vert) posté le mercredi 30 juillet 2008 22:08
- Alors ? demanda Sophie aux deux garnements, à qui est cette carte PocketMonster ?
Ils se désignèrent mutuellement avec une mine renfrognée. Tandis que la directrice poussait un long soupir dubitatif, une enseignante vint s’asseoir près d’elle sur le banc.
- Toujours les mêmes, reprocha-t-elle en lançant un rapide regard en direction de Valentin et de Roméo. Je viens de croiser Jeudi dans l’escalier, elle peut partir alors ? Elle doit être contente !
- Oui, j’ai reçu le mail de l’inspecteur il y a dix minutes. En fait si elle n’avait pas eu de réponse c’est parce que la secrétaire avait perdu le projet, depuis deux mois !
- L’administration ! souffla Béatrice, avec le temps qu’elle a passé dessus… Je ne sais pas comment elle fait… A croire qu’elle n’a pas de vie en dehors de l’école parfois ! C’est impressionnant.
Sophie jeta un dernier regard aux enfants qui faisaient trainer innocemment leurs oreilles à côté d’elles.
- C’est bon, allez jouer. Déguerpissez et vite. Vous récupèrerez votre carte à la fin de l’année scolaire, ça vous laisse le temps de réfléchir d’ici là à son propriétaire !

Valentin et Roméo se décrochèrent du mur avec un regard assassin l’un pour l’autre et après une hésitation au milieu de la cour, ils choisirent de se prendre par les épaules et d’aller enquiquiner ensemble un petit groupe de filles qui jouait à la marelle.
- Jeudi n’a plus grand-chose à part l’école, Béatrice…
- Que veux-tu dire ?
- Il y a trois ans, elle était en vacances avec Matthieu et leur fille, Julie, qui avait alors quatre ans. La petite est sortie jouer sans demander la permission, dans le jardin, devant l’hôtel. Quand ils s’en sont rendu compte, il était trop tard. Elle avait disparu. Des témoins auraient vu un homme parler à l’enfant, dans le parc. Des enquêtes ont été ouvertes, ils ont fouillé toute la région. Et puis, peu de temps après le drame, un matin, Jeudi s’est réveillée seule. Matthieu était parti. Sans une explication. Sans un mot. Comme ça. Du jour au lendemain. Alors elle s’est jetée à corps perdu dans la seule chose qui lui restait. Son travail.
- Quelle horreur cette histoire ! Je ne savais pas que Jeudi avait été mariée.
- Elle en parle très peu. Les blessures ne sont pas refermées.
- Je comprends mieux pourquoi elle s’investit autant. Et la petite Julie ?
- Ils ne l’ont jamais retrouvée.
03 (L'Elfe du Vert) posté le mercredi 30 juillet 2008 22:08
Comme chaque soir, Jeudi lança ses clefs sur le buffet de l’entrée.
Elle déposa son cartable sur une chaise de la salle à manger. Elle alluma la télévision. Histoire d’avoir un bruit de fond. Une présence. Une voix. Un peu d’animation dans cet espace vide et trop lourdement inhabité. Elle corrigea ses copies. Pour retarder le moment où elle n’aurait plus qu’elle-même à s’occuper. Ouvrit le réfrigérateur. Le referma. Grignota sans appétit.
Elle s’écroula sur son lit. Exténuée. Les yeux rivés au plafond, elle écoutait le bruit rapide, un peu saccadé des enfants qui couraient dans les couloirs de l’immeuble. Soudain le silence. Ils avaient dû rentrer chez eux.
Jeudi se retourna. A côté d’elle, une longue place vide. Une longue place vide et froide. Immense. Comme morte. Et comme chaque soir, le malaise se mit à étrangler doucement sa gorge… A mouiller le vert profond de son regard…
Elle se tourna de l’autre côté. Pour ne plus la voir. Mais non. Elle sentait l’horrible et insaisissable présence de ce vide qui se répandait en elle, l’enveloppait, l’envahissait lentement.
Et comme chaque soir, Jeudi se leva. Elle se dirigea là bas. Cette petite chambre d’enfant qui n’avait pas bougée depuis trois ans. Cette petite chambre d’enfant dans laquelle on pouvait presque entendre encore le rire de Julie perler depuis son coffre à jouets… Cette petite chambre encore habitée de ses trésors, de ses rêves, de ses chagrins… Cette petite chambre si rassurante, dans laquelle on pouvait encore espérer se réveiller un matin, et la retrouver, là, sur le tapis, à tresser des nattes à ses poupées.
Alors comme chaque soir, Jeudi s’allongea sous ces draps à travers lesquels elle imaginait encore sentir son odeur. Elle ferma ses yeux afin de faire rouler les larmes qui y étaient retenues sans couler. Et elle s’endormit.

04 (L'Elfe du Vert) posté le mercredi 30 juillet 2008 22:08
Le départ en classe découverte était prévu la semaine suivante lorsqu’à la sortie de l’école, le soir…
- Je suis désolée, s’excusait une maman, mais je ne peux vraiment plus.
- Et votre mari ? suppliait Jeudi, il ne peut pas se libérer ?
- Non, il travaille.
- Ce n’est pas possible ! Si vous ne venez plus, la sortie risque d’être annulée. Nous n’aurons plus le quota d’accompagnateurs ! L’inspecteur va revenir sur son accord !
- Mon patron a changé mon planning et je dois finalement travailler toute la semaine. Je vous l’ai dit : je suis désolée.
- Pas autant que moi, madame…

Jeudi attendit la fermeture de la grille pour libérer un flot de jurons.
Sophie descendait au même moment du bureau.
- Quelque chose ne va pas, Jeudi ?
- C’est madame André ! Elle me lâche ! On doit partir dans une semaine ! Comment je vais faire ? Personne ne pourra se libérer à temps !
- Calme-toi… Pour l’instant, on ne va rien dire… Tu as combien d’accompagnateurs ?
- Deux.
- Ca fait donc trois adultes… Ce sont des CM1, je pense qu’en biaisant un peu on va pouvoir rattraper le coup. Ne t’en fais pas.
- J’espère, parce que je ne me sens pas de devoir expliquer une annulation aux parents ! De toute façon je me méfiais de Madame André. Depuis le début je sentais qu’elle n’était pas sûre…
- Je te l’avais dit… Allez, rentre chez toi, il n’y aura pas d’annulation, rassure-toi.
- Merci, Sophie.
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