
L'Elfe du Rouge


La mélodie s’élança progressivement. D’abord lente, lascive. Un murmure passionné. Puis plus douce, mélancolique. Un long chagrin inconsolé…
Lundi quitta son tabouret en déroulant, sur ses épaules, sa lourde chevelure rousse. Elle se mit à circuler au hasard des clients en les caressant du bout mousseux de ses longs gants de plumes.
Un peu à droite, elle en repéra un qui se détachait du lot. Langoureuse, elle glissa sur ses genoux en l’entourant de ses bras et attira ses lèvres vers les siennes, comme mimant le désir d’un baiser. Puis, elle se rétracta avec une mine mutine.
En trois minauderies, elle remonta sur scène et pivota autour du tabouret dans un ultime refrain. Elle s’assit, jambes offertes, nuque renversée. Insaisissable et féline.

Lundi entendit les rares applaudissements s’estomper depuis sa loge. Elle envoya promener, d’un coup de pied, ses hauts escarpins à travers la pièce. Elle en avait marre de ce cabaret minable. Elle fit glisser doucement les bas résille qui recouvraient ses jambes. Elle se voyait exploitée par un tenancier qui l’avait toujours détestée. Elle dégrafa son corset. Elle s’imaginait raillée par tous les producteurs auprès desquels elle avait pu tenter sa chance. Elle entortilla ses cheveux sur le côté. Tout le monde en voulait plus à son corps qu’à sa voix. Elle se tourna pour récupérer le jean et le chemisier qu’elle avait jeté en vrac sur le dossier d’un siège.
Soigneusement posé sur ses vêtements, un bouquet de roses rouges.
Elle poussa un hurlement strident.
- Tourmaline est en Amérique pour chanter ! s’exclama Stella.
- Oui, confirma Fleur-de-Lotus, désignant d’un geste ample les gratte-ciel qui les entouraient, du côté de Broadway, elle a un talent énorme pour la chanson.
Stella fouilla un instant sa mémoire. Tourmaline ne lui avait jamais fait part, du temps de sa brève existence sur la Terre des Dieux, de sa passion pour la musique. Même lorsqu’on croyait le connaître l’individu restait un mystère. Elle coula un regard de biais à Horizon. Le jeune homme paraissait soucieux.
- Ca ne va pas, Horizon ? demanda-t-elle avec une douceur inhabituelle.
- Qui êtes-vous mademoiselle ? Revenons sur nos pas, lança le prince à l’adresse d’Alezan et Fleur-de-Lotus, nous avons perdu Stella en chemin !
Stella se sentit brisée. A bout de mots, elle le gifla.
- Excuse-moi, murmura-t-il, soudain confus.
Fleur-de-Lotus semblait connaître New York comme si elle y avait toujours vécu. Elle prenait les rues sans la moindre hésitation, ne demandait à aucun moment son chemin.
- New York, souffla Stella pensive, quand je pense en avoir tant rêvé lorsque nous étions en France durant ces trois dernières années. Et aujourd’hui je me sens si… Déçue… Des immeubles plus hauts que les autres, et après ?...
Ils s’arrêtèrent à l’entrée d’un petit cabaret délabré et mal famé.

- C’est ici que Lundi se produit tous les soirs, annonça Fleur-de-Lotus.
- Comment le sais-tu ? demanda Stella, ébahie face à tant de certitude.
- Eh bien, en fait… Je connais les huit elfes de l’Arc-en-Ciel depuis toute petite. Elles ont été mes amies et mes confidentes. Lorsqu’elles ont été libérées, leur mémoire d’elfe a été effacée, et elles ne se rappelaient plus de L’île au Mille Enfants, ni de moi. J’étais si désespérée que la Reine des Vents m’a prise en pitié et m’a offert un miroir enchanté à travers lequel je pouvais les voir évoluer. Garder le contact malgré elles pour ne pas les oublier. C’était pour moi le moyen de vivre la vraie vie, par procuration, comme au travers d’un roman. Elles étaient mes personnages, mes personnalités, celles qui avaient eu le courage d’affronter cette réalité que je fuyais. »
- Et nous avons perdu un temps précieux sur la montagne de jade, s’écria Horizon furieux en arrachant le miroir que Fleur-de-Lotus avait sorti, tout ça parce que tu ne nous as rien dit avant, espèce de…
- Attention à ce que tu vas dire à ma petite amie, le coupa Alezan, vert de rage.
- On le saura que c’est ta petite amie, Alezan ! Tu n’arrêtes pas de nous le répéter depuis notre retour de l’île aux Mille Enfants ! répondit Stella sur le même ton.
- Pardon d’exister ! cria-t-il de plus belle.
- On va se faire remarquer, maugréa Horizon entre ses dents.
- Ce n’est pas moi qui ait commencé, se justifia Alezan.
Horizon retint rapidement Stella par la taille pour l’empêcher de frapper le centaure.

- Il te reviendra, murmura gentiment Horizon.
- Il peut faire ce qu’il veut ! Je ne suis plus amoureuse de lui ! répliqua Stella.
Bizarrement, elle pensait ce qu’elle disait. Certainement depuis pas mal de temps d’ailleurs. Quand cela s’était-il produit ? Horizon ne l’avait pas lâchée. Son étreinte lui procurait un étrange pincement au cœur. Elle rougit.
- Lâche-moi, Horizon. Tu n’avais pas besoin d’en profiter.
- Profiter de quoi ? souffla le prince en haussant les épaules. Il n’y a aucun profit à tirer de toi, tu n’es que du temps perdu.
Jamais Stella ne fut plus blessée qu’à ce moment là.
- Je vous propose un plan, chuchota Fleur-de-Lotus, vous nous avez dit que nous ne pourrions pas intervenir n’importe comment dans la vie des elfes, rendons nous donc invisibles grâce à l’appeau que la Déesse des Eaux vous a donné. Ainsi nous pourrions observer plus facilement Tourmaline et chercher le bon moment et le bon moyen pour intervenir…
Alezan, Stella et Horizon acquiescèrent. Mais ils ne pouvaient pas se rendre invisibles comme ça, devant tous les passants ! Horizon désigna une petite impasse sombre, sur le côté. Bon elle était un peu sale, d’accord, mais elle était déserte ! Stella souffla une fois dans le sifflet magique.
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